Quand et où l’esturgeon jaune fraie-t-il? La réponse grâce aux savoirs autochtone et occidental

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Kevin Bunch
16 septembre 2021
lake sturgeon

L’esturgeon jaune est l’une des espèces les plus emblématiques des Grands Lacs. De taille très impressionnante, il peut vivre 55 à 150 ans et il fréquente le fond des lacs, des affluents et des rivières du réseau hydrologique, engloutissant escargots, écrevisses, moules et insectes. Une fois adulte, il se met en quête d’un habitat de frai convenable. Mais quel milieu recherche-t-il au juste?

Selon Justin Chiotti, biologiste des pêches au Fish and Wildlife Service des États-Unis, « son choix repose sur trois caractéristiques principales : le débit, le substrat et la température de l’eau ». Pour comprendre le moment où ces facteurs interviennent dans la reproduction de l’esturgeon et la façon dont ils varient, les scientifiques se fondent sur deux type de savoirs : l’occidental et l’autochtone.

Ce très ancien poisson était autrefois abondant dans les Grands Lacs et il frayait dans toutes les grandes rivières et tous les affluents, du moins jusqu’à sa surpêche à la fin du XIXsiècle. La pollution et la perte d’habitat aidant, la population d’esturgeons est tombée à 1 % des niveaux historiques de 1950.

Un vaste effort a été entrepris pour contribuer au rétablissement de l’espèce, mais le processus est lent, puisqu’il faut 20 ans à un esturgeon jaune pour atteindre la maturité. Selon le 16eRapport biennal sur la qualité de l’eau des Grands Lacs de la CMI, les jeunes esturgeons sont sensibles aux faibles niveaux d’oxygène et aux contaminants présents dans l’eau.

Température et débit de l’eau

Selon Justin Chiotti, qui travaille avec ses homologues canadiens à des projets de restauration de l’habitat de l’esturgeon dans le réseau hydrographique des rivières St. Clair et Detroit, la température de l’eau est le signal qu’attend l’esturgeon pour se mettre à chercher une frayère.

Il ajoute qu’il est certes difficile de déterminer précisément la gamme de températures dans laquelle l’esturgeon réagit, mais que des recherches dans l’Ouest nous ont appris qu’il fraie dans des températures se situant entre 10 et 18 °C (50 à 64 °F). C’est cependant au point bas de cette fourchette que la majorité de l’espèce se met en quête de cours d’eau présentant un débit, une profondeur et un substrat convenables, en général en mai ou au début juin.

Richard Drouin, biologiste principal responsable du lac Érié au ministère du Développement du Nord, des Mines, des Richesses naturelles et des Forêts de l’Ontario, rappelle que la température de l’eau varie quelque peu d’une année à l’autre. Le frai peut donc être retardé dans les années plus froides ou, au contraire, devancé dans les années plus chaudes. Les eaux doivent aussi être suffisamment chaudes pour permettre aux jeunes esturgeons d’éclore et de grandir en santé, explique‑t‑il.

L’esturgeon cherche aussi des eaux où le courant est fort, entre 0,5 et 1,3 m/s (1,6 à 4,2 pi/s), ajoute M. Drouin. Un tel débit a tendance à introduire une grande quantité d’oxygène pour les œufs et les larves de poissons, et à aider les jeunes alevins à se déplacer en aval dans des zones où ils peuvent commencer à se nourrir après l’éclosion. M. Drouin ajoute qu’on ne sait pas tout de cette période du cycle de vie de l’esturgeon, mais il semble que les jeunes esturgeons trouvent des zones qu’ils aiment et dans lesquelles ils restent jusqu’à ce qu’ils soient assez gros pour commencer à fréquenter le vaste réseau des Grands Lacs.

Indicateurs, substrat et climat

Le moment du frai de l’esturgeon fait également partie des connaissances écologiques traditionnelles, ou CET, que les communautés autochtones de la région ont accumulées au fil des millénaires.

De 2011 à 2015, le Conseil du bassin du lac des Bois et de la rivière à la Pluie de la CMI a travaillé avec la Première Nation de Seine River à un projet concernant l’esturgeon jaune qui fraie dans ce cours d’eau, à l’ouest du lac Supérieur.

À la faveur de cette étude, les aînés de la communauté ont expliqué que les populations locales s’appuyaient traditionnellement sur l’apparence du papillon glauque (Papilio Glaucus) (ou Tiger Swallowtail en anglais), sur la taille des feuilles de peuplier et sur les premiers piaulements nocturnes de la Salamandre pour connaître le moment où l’esturgeon commencerait à frayer. Justin Chiotti estime que ces indicateurs ou signaux dérivés des CET correspondent bien aux indicateurs environnementaux utilisés dans l’étude du Conseil, lesquels indicateurs correspondent aux critères que recherchent la plupart des organismes scientifiques occidentaux.

En ce qui concerne le frai, le substrat est un facteur limitatif important depuis des décennies.

L’esturgeon apprécie les grandes surfaces de galets où déposer ses œufs, car elles lui offrent des endroits sûrs où les œufs et les jeunes alevins sont à l’abri des prédateurs. Le développement humain aux XIXe et XXe siècles a limité l’accès à des récifs convenables, notamment à cause du harnachement de certains cours d’eau principaux et affluents. En certains emplacement, comme dans le corridor des lacs Huron-Érié, des récifs de galets ont été détruits à cause de l’aménagement de chenaux de navigation et d’infrastructures diverses. Même quand le débit et la température de l’eau sont convenables, l’esturgeon ne fraie pas à moins de trouver un bon récif.

Justin Chiotti précise que certains récifs sont demeurés intacts, dont un près du pont Bluewater dans la rivière St. Clair. D’autres ont été aménagés au cours des 20 dernières années à mesure que les scientifiques en apprenaient davantage sur l’esturgeon. Dans la rivière Détroit, par exemple, on trouve des récifs du côté canadien au large de l’île Fighting et, du côté américain, au large de Belle Isle. Tant et aussi longtemps qu’un récif est assez profond ou hors des axes de passage des navires commerciaux, il n’y a pas de problème ni pour l’esturgeon ni pour les riverains.

M. Drouin indique que des travaux de restauration et de préservation ont été entrepris dans de nombreux affluents des Grands Lacs pour en apprendre davantage sur ce que l’esturgeon aime et recherche dans ces milieux, ainsi que sur les facteurs limitatifs qui existent. Il semble notamment y avoir une population dans l’est du lac Érié, près du cours supérieur de la rivière Niagara, qu’il vaudrait peut-être la peine de cibler dans les futurs projets de restauration.

« Nos partenaires ont mené des études semblables en utilisant la radiotélémétrie et le marquage des poissons pour mieux comprendre cette population et ses déplacement dans la région », nous apprend M. Drouin.

S’agissant de la profondeur de l’eau propice au frai, tout indique que l’esturgeon jaune préfère des eaux de 5 à 10 m (16 à 32 pi) de profondeur. Ainsi, précise M. Drouin, pour le rétablissement de l’espèce, il est important de miser sur des récifs suffisamment profonds hors des axes de passage des gros bateaux.

Pour M. Chiotti, les répercussions des changements climatiques sur l’esturgeon jaune dans les Grands Lacs continuent de soulever des questions. Les lacs ont toujours connu une variabilité annuelle en raison de leur taille, ajoute-t-il. Une étude publiée en 2014 dans le Journal of Applied Ichthyology a révélé que l’esturgeon jaune s’en tire le mieux quand l’eau est fraîche en été, et que certaines rivières et certains affluents des Grands Lacs seront peu susceptibles de lui offrir un habitat de frai sécuritaire à l’avenir si la température de l’eau continue d’augmenter.

Le rapport sur l’état des Grands Lacs de 2019 des organismes canadiens et américains note que, bien que les populations d’esturgeons soient encore très éloignées de leur nombre historique, on continue de trouver dans chacun des Grands Lacs des populations qui peuvent varier de plusieurs milliers à des dizaines de milliers d’individus. Bien qu’il y ait quelques populations autosuffisantes dans les lacs, les organismes gouvernementaux et non gouvernementaux continuent de stocker des juvéniles dans les rivières et les affluents qui pénètrent dans les lacs pour veiller au rétablissement de l’esturgeon.

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Kevin Bunch

Kevin Bunch is a writer-communications specialist at the IJC’s US Section office in Washington, D.C.