Il pourrait être difficile d’atteindre les cibles de débit et de niveau de la rivière Ste-Croix

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Kevin Bunch
13 juin 2018



Kevin Bunch, CMI

En raison des changements climatiques, le barrage de Forest City sur la rivière Ste-Croix pourrait être témoin d’une élévation du lac East Grand à proximité qui dépasserait les niveaux maximaux ciblés par ordonnance de la CMI jusqu’à quatre fois par année. Source : CMI.
En raison des changements climatiques, le barrage de Forest City sur la rivière Ste-Croix pourrait être témoin d’une élévation du lac East Grand à proximité qui dépasserait les niveaux maximaux ciblés par ordonnance de la CMI jusqu’à quatre fois par année. Source : CMI.

L’évolution des conditions météorologiques amenée par les changements climatiques pourrait hausser ou abaisser le niveau des lacs réservoirs hors des limites prescrites pour le réseau de la rivière Ste-Croix, selon un test de tolérance au climat récemment effectué par le Conseil international du bassin de la rivière Ste-Croix.

Le test fait partie du cadre d’orientation[CJ2]  que la CMI a établi à l’intention de ses conseils d’un océan à l’autre et qui consiste en un ensemble de critères et d’éléments à considérer pour élaborer les plans qui leur permettront de bien faire leur travail dans l’avenir. Il a été demandé à tous les conseils de réfléchir à la façon dont les changements climatiques pourraient influer sur leurs tâches précises. En 2017, le Conseil international du bassin a donc lancé un projet pilote en vue d’appliquer le cadre d’orientation à la rivière Ste-Croix.

Un des principaux rôles du Conseil international du bassin est de s’assurer que le niveau et le débit du cours d’eau respectent les ordonnances d’approbation de la CMI, au moyen d’une série de barrages d’exploitation privée ou publique. En outre, à l’appui de ses objectifs de maintenir une eau saine et de favoriser la circulation des poissons, le Conseil international du bassin surveille la qualité de l’eau et le passage des poissons aux barrages. Les renseignements qu’il recueille sont mis à la disposition des gestionnaires des gouvernements fédéraux et des administrations étatiques et provinciales, ainsi que des gestionnaires locaux des pêches et de la qualité de l’eau.

Dans une première étape, le Conseil international du bassin a rencontré des spécialistes des changements climatiques de l’Université du Massachusetts dans le cadre d’un atelier, en juin 2017, explique Bill Appleby, coprésident pour le Canada du Conseil. En se fondant sur les préoccupations du Conseil au sujet des débits et niveaux d’eau à venir, les chercheurs universitaires ont eu recours à la modélisation informatique pour trouver quel pourrait être l’effet de conditions climatiques différentes sur la région et sur le travail du Conseil.

Selon le rapport des universitaires, les modèles climatiques du bassin de la rivière Ste-Croix concordent dans l’ensemble : la région va se réchauffer peu à peu, pour une hausse moyenne d’entre 0,2 et 4 degrés Celsius (entre 0,36 et 7,2 degrés Fahrenheit) d’ici 2050. Mais il y a encore de l’incertitude quant à la façon dont les régimes de précipitations évolueront. Les modèles de précipitations prévoient une fourchette annuelle allant d’une diminution de 5 % à une augmentation d’environ 25 % d’ici 2050.  

Dans l’ensemble, cet avenir plus chaud et probablement plus humide pourrait augmenter les chances d’une fonte des neiges hâtive, ce qui modifierait le moment des débits de pointe au printemps. Dans une région où, par le passé, le manteau neigeux emmagasinait l’essentiel des précipitations hivernales jusqu’au printemps, le réchauffement pourrait entraîner une augmentation des pluies en hiver, ce qui diminuerait l’emmagasinement dans le manteau neigeux. En conséquence, toute tendance à la sécheresse durant les mois chauds s’exacerberait, car il y aurait alors moins d’eau à débiter ou à stocker dans les réservoirs.

Le rapport « met en lumière les vulnérabilités [dans le bassin versant] selon certains scénarios », indique M. Appleby. « Le rapport montre les points sensibles en cas de sécheresse ».

Reposant sur divers modèles de changements climatiques, l’analyse donne à croire que les températures plus élevées prévues pourraient entraîner des changements écologiques qui ont un impact négatif sur l’habitat aquatique et le passage des poissons, car l’augmentation de la température de l’air fait augmenter la température de l’eau, ce qui favorise la croissance des algues dans les lacs réservoirs et peut causer une plus grande évaporation. Les changements de la qualité et de la température de l’eau peuvent obliger les poissons à dépenser plus d’énergie pour se déplacer vers l’amont afin de frayer. Et trop d’eau déversée par un barrage pendant la saison de frai peut empêcher les gaspareaux et d’autres espèces d’accéder aux échelles à poissons et d’y grimper, fait remarquer M. Appleby – ce qui s’est produit en 2014, lorsque de fortes pluies ont empêché les poissons de monter les échelles pendant plusieurs semaines.

Le Conseil international du bassin et ses consultants ont combiné chacun des modèles de changements climatiques avec un modèle du réseau hydrographique du bassin de la rivière Ste-Croix, qui montre comment l’eau se déplace dans le bassin. La simulation a été exécutée pour divers endroits importants le long du réseau hydrographique afin de déterminer la fréquence des écarts à prévoir par rapport aux débits et niveaux prescrits par les ordonnances de la CMI. Les endroits en question étaient les trois barrages de régularisation visés par le mandat du Conseil : ceux de Forest City, Vanceboro et Grand-Sault, ainsi que les lacs réservoirs derrière chacun d’eux.

Évolution moyenne projetée des précipitations selon un modèle climatique simulant divers scénarios d’émissions de carbone dans le bassin versant de la rivière Ste-Croix. Les résultats montrent l’évolution entre la moyenne des années 2036-2065 (à gauche) et 2070-2099 (à droite) par rapport à la période historique 1971-2000. Chaque point représente les résultats d’un seul passage de modèle. À mesure que les températures de l’air augmentent, la probabilité d’un climat plus humide s’accroît. Source : CMI.Évolution moyenne projetée des précipitations selon un modèle climatique simulant divers scénarios d’émissions de carbone dans le bassin versant de la rivière Ste-Croix. Les résultats montrent l’évolution entre la moyenne des années 2036-2065 (à gauche) et 2070-2099 (à droite) par rapport à la période historique 1971-2000. Chaque point représente les résultats d’un seul passage de modèle. À mesure que les températures de l’air augmentent, la probabilité d’un climat plus humide s’accroît. Source : CMI.

Les résultats du test de tolérance au climat font croire qu’il ne sera pas toujours possible de respecter les mandats du Conseil international du bassin concernant les débits minimaux et les niveaux des lacs réservoirs au cours des 30 prochaines années, compte tenu des effets plausibles des changements climatiques sur le réseau de la Ste-Croix. Pour les trois lacs réservoirs, l’évolution des conditions météorologiques et des régimes de précipitations augmente les chances de dépasser la fourchette cible du Conseil.

La dernière composante du projet pilote est l’adaptation au climat. À l’heure actuelle, le Conseil international du bassin est limité dans ce qu’il peut faire par les ordonnances de la CMI concernant les barrages, qui ont été révisées pour la dernière fois en 1994, précise M. Appleby. Les ordonnances fixent des objectifs en matière de débit et de niveau d’eau pour différents barrages et réservoirs, et il conviendrait de les examiner à nouveau pour que le Conseil puisse planifier en fonction des changements climatiques. Selon M. Appleby, les membres se préparent déjà à un nouvel examen des ordonnances au cours des années à venir, et les conclusions du rapport y seront utiles.

Étant donné que les phénomènes météorologiques extrêmes sont considérés comme plus probables à mesure que les températures de l’air augmentent à l’échelle mondiale, le rapport indique que le Conseil international du bassin pourrait commencer à planifier en fonction de tempêtes fortes et fréquentes et de sécheresses intenses en donnant aux exploitants de barrages des consignes pour s’écarter des procédures normales. Par exemple, si un épisode de précipitations fortes est prévu pour la région (comme une tempête tropicale ou les vestiges d’une tempête tropicale), le Conseil pourrait permettre aux exploitants de ramener les lacs sous le niveau minimal prévu pour leur permettre d’absorber le ruissellement, ce qui atténuerait probablement la crue en aval.

La Commission pourrait également permettre aux exploitants de baisser le niveau d’eau pendant de longues périodes de sécheresse afin de maintenir un débit minimal dans la rivière. Bien que les exploitants doivent toujours concilier cet impératif avec les besoins des utilisations récréatives et de la qualité de l’eau des lacs, il est essentiel de maintenir un certain débit pour le passage réussi des poissons pendant la saison de frai.

« L’analyse des risques met en évidence les parties sensibles du système pour examen plus approfondi par le Conseil », explique Barbara Blumeris, secrétaire du Conseil international du bassin et chef de projet dans le corps de génie de l’armée des États-Unis (USACE).

Comme le veut le cadre d’orientation face aux changements climatiques, le Conseil international du bassin révisera périodiquement l’analyse climatique pour voir si de nouvelles données ou d’autres éléments ayant changé laissent entrevoir des possibilités de rendre les plans plus flexibles, selon ce que les ordonnances révisées permettraient au Conseil de faire. Le Conseil pourrait désigner une personne-ressource en matière de changements climatiques pour élaborer un plan de gestion adaptative et effectuer de brefs examens périodiques des débits et niveaux afin de voir comment le réseau se porte.

Grâce à ce projet pilote, la CMI peut améliorer son propre cadre en matière de changements climatiques, et le Conseil international du bassin a une idée de ce à quoi il doit se préparer et peut mettre en commun son expérience avec d’autres conseils de la CMI dans la région transfrontalière.

Kevin Bunch est un rédacteur spécialiste des communications au bureau de la Section américaine de la CMI à Washington.

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Kevin Bunch is a writer-communications specialist at the IJC’s US Section office in Washington, D.C.