En quoi consiste la radiation de la liste des secteurs préoccupants?

09 septembre 2016
Collecting mussels from the Niagara River Area of Concern
Pêche de moules dans le secteur préoccupant de la rivière Niagara. Source : US Army Corps of Engineers
Pêche de moules dans le secteur préoccupant de la rivière Niagara. Source : US Army Corps of Engineers

En 1987, dans le cadre de l’Accord relatif à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs, conclu entre le Canada et les États-Unis, 43 secteurs préoccupants ont été identifiés dans le réseau des Grands Lacs – 12 secteurs canadiens, 26 secteurs américains et cinq secteurs binationaux. Ce sont des lieux qui ont subi des perturbations environnementales et où la dégradation des habitats et la pollution ont causé des altérations des utilisations bénéfiques ou AUB, posant des problèmes environnementaux et d’utilisation humaine. Vingt-neuf ans plus tard, huit secteurs préoccupants, dont quatre aux États-Unis et quatre au Canada, ont été radiés de la liste des secteurs préoccupants et identifiés comme étant rétablis, alors que d’autres sont en voie de rétablissement. Qu’est-ce que cela signifie au juste?

Bref, ce n’est pas facile et le processus est long.

Pour qu’un secteur soit radié de la liste, il faut que toutes les altérations des utilisations bénéfiques soient corrigées et que les objectifs d’un plan d’assainissement soient atteints, selon Marc Tuchman, le chef de la Great Lakes Remediation and Restoration Branch, du Great Lakes National Program Office de l’Environmental Protection Agency (EPA) des États-Unis.

La première étape consiste à mettre en œuvre des mesures pour restaurer les habitats et assainir les sédiments contaminés dans l’eau, explique M. Tuchman. Ces projets peuvent s’avérer fort coûteux et très longs et mobiliser des ressources importantes selon la gravité des dommages causés au secteur préoccupant dans cette catégorie.

Les travaux sur les sédiments nécessitent souvent le dragage de sédiments contaminés qu’effectue directement l’EPA aux États-Unis, la restauration de l’habitat étant entreprise par la province et d’autres organismes fédéraux et au moyen de subventions pour les intervenants locaux. Au Canada, le gouvernement fédéral a octroyé un financement annuel de huit millions de dollars depuis la présentation de son budget de 2010 pour l’assainissement des secteurs préoccupants, ainsi qu’une somme de 48,9 millions de dollars pour régler le problème des sédiments contaminés. Les travaux sont réalisés par l’intermédiaire d’Environnement et Changement climatique Canada (ECCC), du ministère de l’Environnement et de l’Action en matière de changement climatique de l’Ontario, d’autres organismes fédéraux et provinciaux, ainsi que d’intervenants locaux.

Trois secteurs préoccupants binationaux – la rivière Détroit, la rivière St. Mary’s et la rivière Sainte-Claire – sont soumis à un niveau supplémentaire de surveillance par un groupe de gestion quadripartite qui se réunit plusieurs fois par an avec l’EPA, l’ECCC, le ministère des Richesses naturelles et des Forêts de l’Ontario, et le Department of Environmental Quality du Michigan.

La rivière Détroit est un secteur préoccupant binational en cours de restauration. Source : Anna Fox
La rivière Détroit est un secteur préoccupant binational en cours de restauration. Source : Anna Fox

Suivant l’achèvement des travaux, les secteurs préoccupants passent à l’étape de la surveillance et du rétablissement. Marc Tuchman explique que la durée du suivi est entièrement tributaire du degré de dégradation, de la gravité de la situation et du gouvernement responsable. Certains secteurs préoccupants nécessitent des étapes de surveillance et de rétablissement plus longues et certaines altérations des utilisations bénéfiques prennent plus de temps à corriger. Dans ces cas, le secteur préoccupant est désigné comme étant « en voie de rétablissement ». Généralement, l’objectif de surveillance de plus longue durée vise la consommation de poisson; les concentrations de contaminants sont mesurées dans les gros poissons que les gens peuvent pêcher et manger. Les contaminants peuvent persister plus longtemps dans une population de poissons que dans l’environnement.

Une fois que les objectifs de rétablissement sont atteints, le secteur est radié de la liste des secteurs préoccupants. M. Tuchman affirme que des progrès ont été réalisés dans tous les secteurs préoccupants, même s’ils n’ont pas tous été complètement restaurés. Il précise que certains secteurs – comme la rivière Kalamazoo, la baie Saginaw et le lac Torch – pourraient ne pas être radiés de la liste avant au moins 2030, mais qu’on espère que bon nombre de secteurs dans les deux pays soient radiés de la liste d’ici 2025.

Une carte montrant tous les secteurs préoccupants ayant été radiés, ainsi que ceux qui demeurent préoccupants. Source : Binational.net
Une carte montrant tous les secteurs préoccupants ayant été radiés, ainsi que ceux qui demeurent préoccupants. Source : Binational.net

Même si les objectifs officiels actuels sont atteints, certains secteurs pourraient nécessiter encore des travaux.

Mme Noreen Kelly et M. George Arhonditsis, chercheurs de l’Université de Toronto, se sont penchés sur les critères qui s’appliquent pour déterminer la radiation de la liste et sur les objectifs de restauration, et leurs données semblent indiquer que les décideurs devraient prendre en compte le degré d’incertitude, c’est-à-dire les risques que les conditions se dégradent de nouveau à cause d’événements locaux.

M. Arhonditsis affirme qu’il se pourrait que certains objectifs de restauration ne soient pas pleinement atteints dans tous les secteurs préoccupants, même avec la mise en œuvre de pratiques de gestion exemplaires. Les décideurs devraient donc établir des objectifs de restauration des écosystèmes qui prennent en compte la possibilité de violation de normes environnementales, même après que le secteur a été officiellement restauré.

Par exemple, une tempête pourrait entraîner une hausse des éléments nutritifs dans une baie et une prolifération d’algues. Prendre en compte les facteurs de risque dans la détermination des objectifs revient à se munir d’un parapluie pour se protéger de la pluie annoncée, affirme M. Arhonditsis, et pourrait constituer un moyen d’empêcher une recrudescence inattendue.

Selon Mme Kelly, l’étude a permis de constater que certains critères pour la radiation de la liste des secteurs préoccupants étaient basés sur des conditions de référence et sur des données sur l’écosystème à son état naturel. Pour recueillir ces données, les chercheurs ont consulté des dossiers historiques et ont étudié des zones attenantes semblables qui sont moins polluées. Toutefois, ce que cela signifie pour un secteur préoccupant n’est pas toujours clair.

Par exemple, la région de Toronto ne peut pas retrouver les conditions qui prévalaient avant l’arrivée des premiers colons européens, donc l’établissement d’un objectif valable qui assure l’équilibre entre les conditions naturelles et l’impact inévitable de l’activité humaine dans des zones densément urbanisées peut s’avérer difficile. Bien qu’il soit facile de mesurer la concentration de contaminants comme les PCB et le phosphore, d’autres impacts – comme l’altération de la saveur du poisson – sont plus difficiles à quantifier, et l’objectif connexe plus difficile à établir. L’étude souligne aussi la nécessité de mettre en œuvre un plus grand nombre d’activités permanentes de surveillance durant la période suivant la restauration des secteurs préoccupants.

Il a fallu des décennies pour que les secteurs préoccupants deviennent fortement contaminés et encore plus de temps pour les amener à leur état actuel. Des scientifiques et des décideurs continuent de travailler à l’assainissement des eaux des Grands Lacs pour que l’on puisse s’y baigner, y pêcher et y puiser de l’eau à boire.