COMPLÉTER LE VOYAGE

Le voyage jusqu'à présent

Au cours des 50 dernières années, la société a adopté un mode de vie qui dépend fortement des substances chimiques. Il y a plus de 50 ans également que la première preuve des torts causés par les substances toxiques rémanentes a été signalée. Les craintes formulées concernaient surtout les poissons et les animaux sauvages -- succès d'éclosion réduit, anomalies métaboliques, malformations congénitales flagrantes et cancer. Au fur et à mesure que les preuves s'accumulaient, l'utilisation des substances toxiques rémanentes les plus insidieuses -- comme le DDT et les BPC -- a été rigoureusement limitée ou interdite, et des initiatives ont été mises en oeuvre pour contrôler leur rejet dans l'environnement et assainir le milieu. Ainsi, les rejets polluants ont été réduits de façon significative et l'exposition à ces substances a diminué.

L'environnement des Grands Lacs s'est grandement amélioré au cours des vingt-cinq dernières années. La biocénose a repris du terrain avec un meilleur succès d'éclosion chez les goélands argentés, une chute de l'incidence des difformités et le retour de populations viables de pygargues à tête blanche le long des rives des Grands Lacs. Plus récemment, quatre espèces de poissons -- de jeunes esturgeons, le touladi, le cisco de lac et le chabot de profondeur -- sont réapparus dans le lac Ontario après une absence de près de plusieurs décennies. Voilà des signes concrets qui montrent que les lacs recouvrent leur santé. Ils traduisent clairement l'efficacité des lois, des réglementations et des programmes mis en oeuvre dans les deux pays, pricipalement en réponse aux préoccupations croissantes du public quant à la santé et à la qualité de l'environnement, et grâce au courage et à la volonté des gouvernements de s'occuper des problèmes environnementaux des Grands Lacs.

Alors que ces améliorations étaient notées, des preuves continuaient à s'accumuler sur l'existence d'atteintes subtiles et plus insidieuses, en particulier des troubles neurocomportementaux résultant d'une perturbation de la fonction endocrinienne au cours du développement du foetus. En plus des substances déjà identifiées, d'autres peuvent aussi causer des torts. Parmi les produits chimiques largement répandus dans notre environnement dont on a signalé les effets perturbateurs sur le système endocrinien, on retrouve les pesticides comme l'atrazine, l'alachlore et le méthoxychlore ainsi que des produits chimiques industriels comme les phthalates, utilisés comme plastifiants.4 Les anomalies comportementales, l'affaiblissement du système immunitaire et les inversions de sexe font partie des effets exercés par les agents perturbateurs du système endocrinien sur les poissons et la faune. Pour tenir compte de cette préoccupation, la Commission a recommandé, dans son Sixième rapport biennal, l'adoption d'une approche fondée sur la valeur probante pour identifier les substances toxiques rémanentes.

Cependant, malgré tous ces efforts, la société n'a pas encore assez progressé. Les charges de polluants dans l'organisme demeurent une préoccupation -- des atteintes surviennent encore. Selon certains, les mesures prises jusqu'à présent sont suffisantes et, avec le temps, l'écosystème réagira et les concentrations de polluants diminueront davantage, en dépit du fait qu'elles sont en équilibre depuis près de 20 ans. D'autres soutiennent que le système a atteint un équilibre et que les concentrations ne décroîtront pas de façon appréciable, que la société ne peut pas se permettre d'attendre davantage et qu'il faut prendre des mesures supplémentaires.5

Pourquoi nous devons persévérer

Le plus inquiétant est l'accumulation de preuves selon lesquelles les substances toxiques rémanentes portent également atteinte aux humains.6 Les premiers signes d'atteintes aux humains résultant de l'exposition à des substances chimiques à des teneurs présentes dans l'environnement ont été soulevés il y a plus d'une décennie dans les résultats d'une étude sur des femmes enceintes ayant consommé des poissons du lac Michigan. Suite à une exposition prénatale aux BPC, les enfants de ces femmes avaient un plus faible poids à la naissance, et la circonférence de leur tête était aussi plus petite; en outre, l'âge gestationnel était plus bas, et le développement neuromusculaire, plus faible. Au cours de leur développement, on a identifié et rapporté d'autres atteintes, principalement liées aux problèmes de mémoire, de QI, d'attention, d'apprentissage et de comportement. D'autres études continuent de fournir des preuves qui corroborent les signes d'atteintes aux humains sous forme de déficits fonctionnels subtils. Ces études ont fait l'objet de publications reconnues par la communauté scientifique, et celles qui ont été parrainées par l'Agency for Toxic Substances and Disease Registry7 et par Santé Canada ont été l'objet d'un examen attentif de la Commission, dans le but de comprendre la nature et l'ampleur des atteintes et d'étudier leurs conséquences pour les politiques.

Les preuves sont accablantes: chez les humains, certaines substances toxiques rémanentes affaiblissent les capacités intellectuelles, modifient le comportement, perturbent le système immunitaire et compromettent le succès de la reproduction. Les personnes les plus à risque sont les enfants, les femmes enceintes, les femmes en âge de procréer et les personnes dont une majeure partie du régime est constituée de poisson et de gibier. Les embryons et les nourrissons allaités sont particulièrement menacés. Des torts ont été causés dans le passé, surviennent maintenant et, à moins que la société n'agisse immédiatement pour réduire davantage la concentration des substances toxiques rémanentes dans l'environnement, ils se poursuivront dans l'avenir. Le fait même que ces atteintes se produisent, combiné au manque de connaissances sur d'autres effets encore inconnus, est un appel à l'action lancé à tous les intervenants du bassin des Grands Lacs en faveur de la réduction maximale et de l'élimination de ces atteintes.

La destination

La destination du voyage est la réalisation de l'objet de l'Accord, qui est "de rétablir et de conserver l'intégrité chimique, physique et biologique des eaux de l'écosystème du bassin des Grands Lacs". De façon plus succincte et claire, le public a déclaré qu'il veut des lacs propres, exempts de substances toxiques rémanentes.

Afin de suivre le cheminement vers ce but et de pouvoir reconnaître qu'il a été atteint, la Commission, au cours des dernières années, a caractérisé l'objet de l'Accord en termes plus quantifiables. Ceux-ci ont été élaborés à partir de concepts exposés dans l'Accord, soient l'élimination virtuelle et le rejet zéro, ainsi que les avantages naturels compromis. Par l'entremise du Groupe de travail sur les indicateurs, la Commission a identifié neuf résultats concrets souhaités8 et a proposé des mesures et des indicateurs spécifiques pour quantifier chacun d'eux.

Caractérisation de l'objet de l'Accord

La raison d'être de l'Accord était que les Parties continuent d'être préoccupées "par la détérioration de la qualité de l'eau de chaque côté de la frontière, à un point tel qu'elle porte atteinte à la santé et à la propriété de l'autre côté" (préambule). Bien que les gouvernements -- en fait, la société -- s'efforcent de réaliser l'objet de l'Accord, on peut se poser deux questions.

  • Quand et comment la société pourra-t-elle conclure que des mesures suffisantes ont été mises en oeuvre et que l'objet de l'Accord a été réalisé?
  • Quel est le cadre approprié dans lequel la société devrait prendre des mesures?

Il est mentionné dans l'Accord que "les Parties ont pour politique ... d'interdire les rejets de substances toxiques en quantités reconnues toxiques et de voir à l'élimination virtuelle des rejets de toutes les substances toxiques rémanentes" (article II). "L'objet ... est d'arrêter virtuellement l'apport des substances toxiques rémanentes afin de protéger la santé des êtres humains et de préserver la santé et la productivité des organismes aquatiques et, par le fait même, la possibilité de les exploiter" et "la philosophie adoptée pour le contrôle des apports de substances toxiques rémanentes sera le rejet zéro" (annexe 12).

Dans son Sixième rapport biennal, la Commission a conclu "que les substances toxiques rémanentes présentent un trop grand danger pour la biosphère et pour l'être humain pour qu'on en permette le rejet, même en infimes quantités." Étant donné les obstacles à l'élimination totale des substances toxiques rémanentes du réseau des Grands Lacs, l'élimination virtuelle des apports est un objectif plus réaliste. La Commission a bien insisté sur le fait que "l'expression "rejet zéro" signifie simplement l'arrêt de tous les apports, quelles que soient la source ou la voie d'entrée anthropique, de sorte qu'aucune libération de substances toxiques rémanentes dans l'environnement ne résulte des activités humaines."

Dans son Septième rapport biennal, la Commission a adopté le rapport de son Groupe de travail sur l'élimination virtuelle, Stratégie pour l'élimination virtuelle des substances toxiques rémanentes, et l'a recommandé aux gouvernements en tant que cadre d'action. Le Groupe de travail considère que la stratégie d'élimination virtuelle consiste à préserver "l'intégrité de l'écosystème, caractérisée par un écosystème du bassin des Grands Lacs sain et non pollué et par l'absence de torts causés aux organismes vivants et à la société".

Les neuf résultats désirés élaborés par le Groupe de travail sur les indicateurs précisent l'objet de l'Accord en termes plus quantitatifs. Pour quantifier chacun des résultats, le Groupe de travail a également proposé des mesures et des indicateurs particuliers. C'est sur les données et les informations quantitatives préparées relativement aux résultats souhaités, énoncés explicitement, que l'on se fonde pour évaluer les progrès et pour tenir les gouvernements responsables de la réalisation de l'objet de l'Accord.