11e Rapport biennal -- Qualité de l'eau des grands lacs


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3e chapitre

Introduction

Le vidange des ballasts : un problème complexe

Certaines questions restent sans réponse

Des incitatifs économiques seraient fort utiles

Les réalisations des gouvernements

Conclusion

Recommandations

 

Assurer l’intégrité biologique : la menace posée par les espèces exotiques envahissantes

Introduction : Un problème coûteux pour l’économie et l’environnement

Depuis les années 1980, la Commission mixte internationale (CMI) a sonné plusieurs fois l’alarme, dénonçant à chaque fois les risques que les espèces exotiques envahissantes présentaient autant pour l’écosystème que pour l’écono- mie des Grands Lacs et du fleuve Saint-Laurent1. Cependant, malgré plus d’une dizaine d’années de pourparlers internationaux et d’actions régionales, cette « pollution biologique » s’avère toujours un gouffre économique et écologique.

La plupart des citoyens américains ou canadiens sont au courant du chaos que quelques espèces exotiques envahissantes ont laissé sur leur passage. La maladie connue sous le nom de « brûlure du châtaignier » ou encore la maladie hollandaise de l’orme, le bombyx disparate, le rat de Norvège, le koudou, la salicaire pourpre et, dans le bassin des Grands Lacs, la lamproie marine ou la moule zébrée, sont tous des exemples d’espèces animales ou végétales importées accidentellement ou intentionnellement en Amérique du Nord et qui y ont causé d’importants torts économiques et écologiques. Dans chacun des cas, les torts ont été causés parce que les espèces autochtones n’ont pu résister aux infections, à la prolifération, à la prédation ou à la compétition des espèces importées. Dans certains cas, les dommages ont été particulièrement sévères. Ainsi, la brûlure du châtaignier a complètement anéanti, sur neuf millions d’hectares, la population de châtaigniers d’Amérique et la lamproie marine a décimé les populations de truites et autres espèces aquatiques des Grands Lacs2.

  • Table: Causes des modifications de la biodiversité dans les Grands Lacs

    L’introduction et la propagation des espèces aquatiques envahissantes devraient être parmi les causes principales des changements biotiques dans les écosystèmes lacustres au cours du XXIe siècle. Tous les Grands Lacs subissent déja l’impact de la moule zébrée, de la grands lamproie marine, du gobie arrondi et du cladocère épineux. Sala et al., 2000.

Exemples d'espèces envahissantes : grande lamproie marine, carpes asiatiques, moule zébrée, salicaire pourpre.

Les scientifiques estiment que les coûts reliés à la lutte à la pollution biologique causée par les espèces exotiques restent importants et vont croissants. Une étude évalue que les effets combinés de l’ensemble des espèces exotiques envahissantes sur les écosystèmes, les pêcheries et l’agriculture ont un impact économique de 137 milliards de dollars par année aux États-Unis3 . À titre de comparaison, l’ouragan Andrew, qui s’est avéré la catastrophe naturelle la plus coûteuse pour ce pays, a entraîné, en 1992, des déboursés de près de 16 milliards de dollars de la part des compagnies d’assurance – 20 milliards en dollars de 20024 . Cette comparaison révèle que la pollution biologique, aux États-Unis, est plusieurs fois plus dommageable pour l’économie qu’un événement aussi important qu’Andrew, et ce, tous les ans. Dans les Grands Lacs, les dépenses consacrées au contrôle des moules zébrées se chiffrent en milliards de dollars chaque année5 . Quant aux sommes consacrées aux programmes de contrôle, d’évaluation et de recherche sur la lamproie marine, elles ont totalisé, selon la Commission des pêches des Grands Lacs, 13,5 millions de dollars en 2001.

Les torts causés par la pollution biologique affectent autant l’environnement que l’économie. De plus, comme les effets de la pollution biologique sont souvent irréversibles, n’importe quelle introduction d’espèce exotique envahissante peut altérer de façon permanente l’intégrité biologique et la biodiversité du réseau des Grands Lacs, le plus important réseau d’eau douce au monde. En dépit des efforts déployés pour réduire la probabilité de nouvelles introductions d’espèces exoti- ques, la menace reste entière. Ce problème persiste en partie parce que les individus ou les entreprises responsables de cette situation n’ont jamais voulu assumer une partie appréciable des coûts importants reliés à sa prévention. Les coûts en ont plutôt été transférés aux agences gouvernementales et aux contribua- bles qui les soutiennent, aux compagnies de services publiques ou privées ainsi qu’aux industries et aux particuliers qui se servent des ressources naturelles.

Les règles et les pratiques actuelles ne peuvent régler le problème

De nos jours, les Grands Lacs abritent plus de 160 espèces de poissons, d’inver- tébrés, de plantes, de parasites, d’algues ou de pathogènes exotiques6 , sans compter celles qui ont pu passer inaperçues7 . Le nombre d’introductions répertoriées a augmenté au cours du 20e siècle. Quarante espèces ont été introduites lors de la première moitié du siècle et soixante-seize au cours de la seconde. Au cours des années 1990, malgré une plus grande sensibilisation au problème, la tendance n’a pas fléchi. En effet, 15 espèces exotiques se sont retrouvées dans les Grands Lacs au cours de la dernière décennie du 20e siècle contre 15 au cours des années 1980, 17 au cours des années 1970 et 15 au cours des années 19608.

  • Table: Invasions dans les Grands Lacs

    Le nombre d’introductions signalées d’espèces exotiques envahissantes de toute origine a continué de croître tout au long du XXe siècle. Riccardi, 2001.

Espèces animales non indigènes établies dans le bassin des Grands Lacs depuis le milieu des années 1980

Nom commun

Année de découverte

Région de présence endémique

Mode de transfert

Région probable d’origine

Grémille

1986

Ponto-Caspienne

Eau de lest

Danube

Moule
zébrée

1988

Ponto-Caspienne

Eau de lest

Baltique

Moule couagga

1989

Ponto-Caspienne

Eau de lest

Mer Noire

Rotengle

1989

Eurasie

Libération d’appâts

---

Gobie arrondi

1990

Ponto-Caspienne

Eau de lest

Mer Noire

Gobie de la mer Noire

1990

Ponto-Caspienne

Eau de lest

Mer Noire

Nasse de Nouvelle-Zélande

1991

Nouvelle-Zélande

Eau de lest

Mer Noire

Alose d’été

1995

Atlantic n.p.

Canal

Atlantic n.p.

Echino-gammarus (amphipode)

1994

Ponto-Caspienne

Eau de lest

Mer Noire

Acineta noticrae (cilié)

1997

Eurasie

Eau de lest

Mer Noire

Cercopagis (cladocère)

1998

Ponto-Caspienne

Eau de lest

Baltique

Daphnia lumholtzi

1999

Afrique, Asie, Australie

Navire?

Réservoirs de l’Ohio

Schizopera borutzkyi

1999

Ponto-Caspienne

Eau de lest

Danube

Hetero-psyllus nr. nunni

1999

Atlantic n.p.

?

Atlantic n.p.

Ricciardi et MacIsaac, 2000.

Il existe plusieurs vecteurs par lesquels les espèces exotiques envahissantes peuvent rejoindre les Grands Lacs, dont l’aquaculture, les canaux, la navigation de plaisance et la salissure de la carène des navires – le film biologique qui s’accumule sur la surface des navires9. Toutefois, le vecteur le plus important reste l’eau de ballast des navires. Cette eau, qui sert de lest aux navires transocéaniques, contient des solides, des sédiments et, trop souvent, des espèces vivantes qui sont transportés d’un endroit à l’autre10. Quelques dispositions réglementaires et directives sont maintenant en vigueur pour tenter de contrôler les introductions d’espèces exotiques envahissantes par le biais des ballasts des navires qui remonte le Saint-Laurent jusqu’aux Grands Lacs. Ces dispositions s’avèrent toutefois insuffisantes.

Rejet de l’eau de lest des navires

L’eau de lest sert à stabiliser les navires et à maintenir l’assiette. Certains navires transocéaniques peuvent transporter jusqu’à 150 millions de litres d’eau de lest. Les espèces vivantes sont chargées en même temps que l’eau de lest et déchargées pendant les opérations courantes de déballastage.

En 1993, la garde côtière américaine faisait adopter des règlements obligeant les navires se dirigeant vers les Grands Lacs, et arrivant d’au-delà de 200 miles des côtes américaines, à prendre certaines mesures pour réduire les risques d’introduction d’espèces exotiques envahissantes. Depuis l’adoption de ces règlements, les navires doivent vidanger leurs ballasts en haute mer, retenir le lest à l’intérieur de leurs ballasts, vidanger leurs ballasts dans les endroits aménagés à cette fin, utiliser une alternative écologique (par exemple, traiter leur eau de lest) ou encore, dans des conditions extraordinaires, vidanger leurs ballasts dans une zone alternative. Le Canada travaille présentement à la rédaction d’une réglementation qui lui sera propre. Les dispositions américaines ont été suivies à un taux de près de 100 pour cent depuis leur adoption11. Cependant, même ce pourcentage élevé de conformité ne suffit pas. Les résultats d’une étude publiés en 1999 soulignent que, depuis la mise en place de la législation américaine, au moins une espèce exotique, la Ceropagis pengoi, une puce d’eau, s’est frayée un chemin jusqu’au lac Ontario.

L’une des faiblesses importante du processus actuel est le traitement réservé aux navires qui déclarent ne pas être équipés de ballasts ou qui affirment que ceux-ci sont vides. Ces navires ne sont alors pas visés par la réglementation, même si leur cale ou leurs ballasts vides peuvent contenir des résidus dans lesquels peut se trouver une charge prolifique d’espèces exotiques envahissantes. De tels navires représentent une source potentielle importante de pollution biologique pour l’écosystème des Grands Lacs.

  • Table: Navires à destination des Grands Lacs

    Les navires délestés, qui à l’heure actuelle ne sont pas soumis à la réglementa- tion exigeant l’échange d’eau de lest en pleine mer, constituent environ 70 % des bâtiments qui entrent dans le réseau des Grands Lacs. Colautti et al., 2002.
 

Malgré plus d’une décennie d’efforts nationaux et régionaux visant à contrôler leur introduction et leur prolifération, les espèces exotiques envahissantes continuent de menacer l’intégrité biologique des Grands Lacs et du fleuve Saint-Laurent.

Des programmes fédéraux doivent être mis en place immédiatement afin d’améliorer les procédures de contrôle et de gestion des eaux de ballast des navires. Même si ces nouvelles procédures n’éliminaient pas complètement le risque d’introduction de nouvelles espèces exotiques envahissantes,elles le feraient néanmoins diminuer de façon appréciable.

Le Bureau du Vérificateur général du Canada et le U.S. General Accounting Office déposeront tous deux, au cours de l’automne 2002, leur évaluation des actions prises par les gouvernements pour contrecarrer les introductions des espèces exotiques envahissantes. Leurs conclusions sont similaires à celles de la Commission.